Je découvre un article de Katrin Bennhold paru dans le New York Times ce 24 janvier qui s’intitule « New Goal for Women? Rising Above Having It All » que je traduirais par « Un nouvel objectif pour les femmes ? Dépasser le désir de tout avoir ».
Pour tout vous dire, je suis restée un peu circonspecte face aux conclusions de Katrin. En substance, l’article invite les femmes qui disent vouloir être aux commandes à mieux prioriser et faire des sacrifices plus assumés pour prendre des postes de direction. Pour l’auteur, quand les hommes revendiquent clairement que leur priorité numéro 1 est leur carrière, les femmes chercheraient encore et toujours à concilier l’inconciliable en priorisant tout azimut, taille de guêpe, famille épanouie, vie sociale riche, brillante carrière… Selon Katrin, les femmes devraient apprendre à dédier leur énergie à grimper les marches plutôt que de multiplier les objectifs. Bien sûr, ce sont des conseils avisés. Bien certainement, engager les femmes à connaître leurs ambitions et s’en donner les moyens, c’est toujours de bon aloi.
Mais comme dirait mon amie Cynthia, quelque chose « irrite » dans cette nouvelle injonction faite aux femmes. Selon moi, cette façon d’aborder les choses renforce un système qui se perpétue plutôt que de nous engager à découvrir de nouvelles règles et comportements pour que la mixité voit le jour et perdure dans les lieux de décision.
Si, pendant des décennies, les hommes ont su faire les sacrifices nécessaires à leur permanence au pouvoir, ceci a été autorisé uniquement par un système de délégation de responsabilités dans les foyers très bien huilé. Or, les femmes pourront faire autant de sacrifices assumés et de choix radicaux qu’elles le décideront, le relais nécessaire pour perpétuer un minimum d’équilibre social et familial n’existe pas !
Revenons sur les facteurs en présence qui expliquent que les femmes multiplient des objectifs perçus comme contradictoires avec leur carrière.
Tout d’abord, elles doivent composer avec des injonctions sociales multiples : tu correspondras aux normes esthétiques pour être prise au sérieux (l’étude de Nancy Etcoff, professeure de psychologie à l’université Harvard, montre que la perception de la compétence d’une femme accroît quand elle se maquille), tu seras (une bonne) mère pour être considérée comme une vraie femme (deux tiers des femmes dirigeantes américaines le font au prix d’une famille contre un tiers pour les hommes dirigeants…) et encore, tu seras suspectée d’avoir pris le pouvoir au sacrifice de ta « féminité » !
Ensuite, viennent les attentes de l’entreprise. Pour favoriser l’accès des femmes aux postes de pouvoir, il est commun de parler « de leurs avantages concurrentiels » : une approche différenciée performante associée à une pratique plus « éthique » du pouvoir. Les femmes doivent répondre à ces attentes spécifiques pour mériter d’être invitées à la table des comités de direction. Je traduis : soyez sur-compétentes mais surtout, réparer les maux de nos entreprises, notre défaut d’innovation, nos gouvernances bancales, nos visions court-termes pour avoir un droit de parole. Deux poids deux mesures diriez-vous ? Vision « pansement » à mes yeux. Quelles perspectives sur les rapports entre les sexes l’entreprise participe-t-elle à pérenniser en positionnant de cette façon leurs attentes vis-à-vis des femmes? Qu’est-ce que cela nous révèle des modèles de prise de décision et de valorisation du capital humain des entreprises quand 60% des diplômé-e-s universitaires sont des femmes ?
Enfin, évoquons la négociation dans les foyers qui reste très largement en leur défaveur. J’entends ici et là que les hommes de la génération Y veulent être aussi des pères et pas seulement des patrons. Dans les actes, il n’en est rien. Une amie me disait avoir négocié avec son mari qu’il se rende disponible avant de mettre en route l’enfant qu’il désirait. J’ai dit bravo ! Mais dans les faits, une fois enceinte, les priorités affirmées n’ont pas évoluées. Si la dernière étude de GEF sur les dirigeant-e-s de demain vu-e-s par les diplômé-e-s témoigne d’attentes grandissantes des jeunes hommes vis-à-vis d’une organisation du travail favorable à la conciliation privé/professionnel, la majorité d’entre eux l’envisage pour les loisirs et non pour la parentalité comme les jeunes femmes. Cette tendance est confirmée par l’enquête 2010 de l’Insee qui montre la permanence de la répartition du travail domestique entre hommes et femmes sur les 10 dernières années.
Il n’y a pas de réponse simple pour faire bouger les lignes en matière de mixité dans les lieux de décision. Mais ce qui est certain, c’est qu’il est dépassé le temps où les attentes de changement se cristallisaient sur les femmes. Bien entendu, tous ceux et toutes celles qui veulent le pouvoir doivent en payer le prix. Je suis pour ma part convaincue que les femmes en sont bien conscientes et qu’elles prennent quand même et en toute connaissance de cause la décision de ne pas sacrifier le ciment social et familiale. Je dirais même qu’elles ont du mérite de souhaiter préserver ce capital immatériel de nos sociétés tout autant qu’elles désirent être entendues et influer sur les orientations du monde et des organisations. Elles ont du mérite de perpétuer des choix qui peuvent assurer un avenir pour tous et pas que la réussite pour soi.
Selon moi, l’enjeu aujourd’hui n’est plus de demander aux femmes de lâcher l’essentiel mais d’engager les hommes à repenser leurs priorités pour assumer ces autres rôles tout autant qu’elles. Quels sacrifices sont-ils prêts à faire pour qu’un rééquilibrage s’opère ? Comment les accompagner quand ils le souhaitent ? Et surtout, comment transformer la régulation et les structures des organisations pour qu’elles soient complices de ce changement ?